L’activité de conception : une approche sociologique


Blog / jeudi, décembre 5th, 2019

de Benjamin Lorre, Université Paris Nanterre

Si l’évolution de notre société fait appel à une dynamique de production et de fabrication croisant à la fois des enjeux sociaux et techniques (on pense aux transformations récentes par les acteurs de l’innovation sur l’activité de concevoir et de produire des objets technologiques innovants), l’activité de conception permettrait de saisir les aspects de participation et de développement de dispositifs technologiques innovants comme les plateformes contributives culturelles.

En effet, la sociologie de la conception cherche à saisir au plus près les activités de fabrication et de production des objets technologiques, mais pas seulement. Elle trouve son origine dans le traité de Vitruve, traité d’architecture rédigé par Marcus Vitruvius Pollio un siècle av. J.-C., qui se présente comme le premier ouvrage substantiel de l’activité de conception à la fois dans le champ de l’ingénierie mais également du design. Du point de vue définitionnel, on retiendra les définitions suivantes : la conception correspond à « une activité de l’esprit en vue de la compréhension ou de l’élaboration de quelque chose » (Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition). De même, la conception correspondrait au passage d’une idée immatérielle à celle d’un objet concret. Il s’agit alors d’un « passage d’un état immatériel (idée, concept, fonctions) à un état matériel (plan, maquette, prototype) » (Kattan, 2009).

Du côté de la sociologie de la conception, plusieurs chercheurs contemporains (Akrich 1993, Vinck, 1999 Massot, 2013, Le Masson et al., 2014) se sont impliqués dans l’analyse des problématiques autour de la conception et conduisent des réflexions sur son activité. Madeleine Akrich du Centre de sociologie de l’Innovation de l’Ecole des Mines s’inspire de la sociologie des techniques avec un intérêt pour comprendre « l’objet dans l’action » (Akrich, 1993). Il s’agit à travers cette approche sociologique de considérer les innovations comme des moteurs de croissance de l’économie industrielle qui transforment la société. La sociologie des techniques interroge l’essor des objets techniques mais également leurs fins ainsi que leurs usages. De même, Dominique Vinck indique que durant la vingtaine d’années précédente, finalement peu de recherches ont traité de « l’activité de la conception » (Vinck, 1995), bien que récemment, une nouvelle génération de chercheurs membres par exemple du CRISTO (Centre de Recherche en Innovation Socio-Technique et Organisationnelle) de l’Université de Grenoble s’y intéresse. De même, et comme l’explique Massot, si la sociologie française questionne de cet intérêt pouvant être marginal aux yeux des collectifs de chercheurs (Clot, 1999, Daniellou, 1996, Dejours, 1980), il n’en demeure pas moins que l’activité de conception « reste encore méconnue » (Massot, 2013). En fait, il y aurait tout un champ à développer intégrant les spécificités de la sociologie mais orientée vers l’activité de conception. Il semble donc pertinent de prendre en compte cette approche dans la recherche de terrain de ce projet ANR pour comprendre la manière dont les plateformes contributives culturelles prennent forme, se conçoivent, sont développées à partir d’observations et d’entretiens conduits auprès d’une multiplicité d’acteurs qui travaillent à la réalisation de ces objets.   

Bibligraphie

Histoire de la conception

Fleury, Philippe. 1994. Le De Architectura et les traités de mécanique ancienne. In le projet de Vitruve. Objet, destinataires et réception du De Architectura. Actes du colloque international de Rome (26-27 Mars 1993). Rome : Ecole française de Rome. pp. 187-212.

Taylor, Frédéric Winslow. 1919. The Principles of Scientific Management. Ed. Harper and Brothers publishers, New York and London. 152 p

Les sociologues contemporains de la conception.

Akrich Madeleine. 1993. Les objets techniques et leurs utilisateurs, de la conception à l’action. In Les objets dans l’action. Edition de l’EHESS. 21 p

Clot Yves, 1999. La fonction psychologique du travail. PUF, Paris.

Daniellou François 1996. L’ergonomie en quête de ses principes, débats épistémologiques. Octarès,

Toulouse.

Dejours Christophe. 1980. Travail et usure mentale : essai de psychopathologie du travail. Bayard, Paris

Grelon André. 1986. Les ingénieurs de la crise, titre et profession entre les deux guerres. Éditions de l’EHESS, Paris.

Hatchuel Armand et Weil Benoit. 2008. Les nouveaux régimes de la conception. Langages, théories, métiers. Vuibert, Cerisy.

Kattan Ali. 2009. La réalité virtuelle immersive comme outil de représentation dans le processus de design. Thèse. INPL. Université de Lorraine. 216 p

Massot Christophe. 2013. La contingence et le travail de conception. Définir, organiser, délibérer. Sociologie du travail. Vol 55. 22 p.

Picon Antoine. 1992. L’invention de l’ingénieur moderne : l’École des Ponts et chaussées, 1747-1851.Presses de l’École nationale des ponts et chaussées, Paris.

Poitou Jean-Pierre. 1988. Le cerveau de l’usine : histoire des bureaux d’études Renault, de l’origine à 1980. Recherche sur les conditions de l’innovation technique. Publication de l’université de Provence, Aix-en-Provence.

Veltz, Pierre. 2000. Le nouveau monde industriel. Gallimard, Paris.

Vinck Dominique. 1999. Ingénieurs au quotidien. Ethnographie de l’activité de conception et d’innovation. PUG, Grenoble.

Vinck, Dominique. 1995. Coordination par les objets dans les processus de conception. Actes des journées d’études du CSI, « Représenter, coordonner, attribuer », Grenoble, 11-13 décembre.