Le travail du contributeur : du « free labor » ?


Blog / vendredi, novembre 8th, 2019

de Benjamin Lorre, Université Paris Nanterre

L’enquête sur le rapport entre travail et plateformes contributives culturelles fait intervenir de nouvelles orientations de recherche notamment autour de la manière de concevoir le travail des contributeurs. A ce propos, il peut être intéressant d’évoquer et de mettre en relation deux concepts, celui de « free labor » et celui de « digital labor ».

Comme l’expose la chercheure Tiziana Terranova (Terranova, 2000) en interrogeant le fait que le « travail numérique », particulièrement dans le champ culturel, disposerait d’une « main d’œuvre technique », Internet jouerait selon elle le rôle fondamental de support d’un « travail libre » ou « free labor ».

Contrairement au « digital labor » (Casilli, 2015) qui consiste dans une économie de la contribution à produire de la marchandise pour les entreprises capitalistiques à travers la multiplicité des liens identifiés et cliqués par les internautes et qui participe à une exploitation de bases de données et de connaissances monétisés par les entreprises entre elles, le « free labor » reposerait sur une quantité importante de travail non-rémunéré fourni par les internautes comme la création et la publication de contenu sur des blogs, la participation à des forums de discussions, ou encore à des listes de diffusions.  

En effet, le « free labor » concernerait un internaute qui utiliserait également des plateformes numériques en tant que producteur actif, et en tant que « sujet créatif » (Terranova, 2000) mais au bénéfice de la gratuité. Ce paradigme correspondrait au moment précis où la consommation culturelle se traduirait par des activités positives et agréables chez les internautes et dont cette consommation exploiterait les données des contributeurs des plateformes contributives numériques ou des réseaux sociaux numériques.

En France, les travaux de la chercheure Maud Simonet explorent ce rapport entre le travail et le loisir dans le numérique avec les activités des internautes qui publient du contenu gratuitement sur un journal en ligne et avec une valeur marchande qui résulte de leurs publications, c’est à dire de leur travail. Cette mise en tension entre des accès aux plateformes numériques par la gratuité et une valeur marchande créée à partir du travail des internautes est discutable. Dans quelles mesures les internautes s’investissent dans la publication de contenus en ligne sur des dispositifs numériques qui encouragent la gratuité ?

En fait, ce constat amène à réfléchir davantage sur le paradigme du « free labor » avec pour objectif d’avancer vers de nouvelles lectures scientifiques sur le sujet pour consolider le cadre théorique de l’enquête en cours.  

Bibliographie

Casilli, A. A. (2015). « Digital labor : travail, technologies et conflictualités », in D. Cardon & A. A. Casilli Qu’est-ce que le digital labor ?, Paris, Editions de l’INA, pp. 10-42.

Simonet M. (2018). Travail gratuit : la nouvelle exploitation ? Paris, Textuel.

Terranova T. (2015). « Introduction to Eurocrisis, Neoliberalism and the Common », Theory, Culture and Society, 32, I7-8.

Terranova T. (2000). « Free labor: Producing Culture for the Digital Economy», Social Text, 18(2 63).